J’ai milité pour le "non", je voterai "oui" au référendum

Tribune de Manuel Valls - Le Monde du 18 mars 2005


Si le "non" l’emporte, il résonnera comme un nouveau 21 avril.

Parce que, le 1er décembre, les militants socialistes ont fait le choix du " oui ", un " non " au référendum national ne serait plus celui de la social-démocratie. Dès lors quand on est socialiste, comment souhaiter la victoire, le 29 mai, d’un non au mieux sans perspective, au pire récupéré par les eurosceptiques.

Il va de soi que je ne désigne pas ainsi mes amis socialistes qui ont décidé, malgré le vote des militants, de faire campagne pour le " non ". Je sais que personne au PS ne conteste le bien fondé de l’Europe. La division porte plutôt sur la méthode de construction d’une Europe que nous voulons tous plus solidaire, plus forte, plus démocratique, capable d’entraîner les peuples dans un projet collectif.

En organisant une consultation interne sur la Constitution européenne, le PS a lancé le débat et donné l’exemple d’un Parti ouvert et démocratique. J’ai fait campagne pour le " non ". Je ne renie pas mes convictions personnelles. Les militants ont tranché, je respecte leur choix.

Mais ce respect silencieux ne suffit plus. Sondages après sondages, prises de parole après prises de parole, de Guéret à des plateaux qui prêtent à confusion, l’Europe est chassée du débat et le malaise s’installe en notre sein. Si le " non " l’emporte le 29 mai, ce résultat résonnera comme un nouveau 21 avril plongeant la France et le Parti Socialiste dans une crise politique durable. La victoire du " non " serait attribuée à un front très largement marqué du sceau du rejet systématique de l’Europe et du réformisme. Ce serait un désaveu cinglant au moment même où nous entamons la construction de notre projet pour 2007.

Qui peut sincèrement croire que nous pourrons construire une alternative forte au libéralisme sur de tels décombres ?

Le texte du Traité constitutionnel est loin d’être satisfaisant, certains de ses aspects sont même inquiétants. Mais en cas de rejet qui, en France, le renégociera et avec quels interlocuteurs européens ? Depuis le 1er décembre, je ne peux plus répondre à cette question essentielle. Or il ne suffit pas d’avoir l’ambition d’une Europe sociale et solidaire, il faut des femmes et des hommes unis pour porter ces ambitions. Conscient de ma responsabilité, je ne ferai rien qui puisse amplifier la crise politique. Aujourd’hui, pour moi, voter " oui ", c’est refuser de prospérer sur les ruines de la crise politique et de jouer la crise pour la crise.

En Europe, le populisme s’étend à mesure que la social-démocratie ne répond plus aux attentes des couches populaires. Face à une droite qui n’a d’autre projet que d’accompagner les mutations économiques, la gauche doit incarner la voie de l’exigence. Notre devoir de socialistes est de nous mobiliser pour proposer une alternative forte à une politique économique et sociale de plus en plus injuste et désespérante. L’union des socialistes a été efficace, il y a peu, pour obtenir le retrait de la directive Bolkestein. Elle le sera demain pour faire avancer l’Europe sociale.

Car contrairement à ce que pense Daniel Cohn-Bendit, le " oui " comme le " non " a une odeur et aussi une couleur, un sens. Un " oui " sec et lénifiant serait, en effet, une erreur profonde.

Dès maintenant, nous devons prendre des engagements sur les objectifs européens des socialistes après 2007 et nous démarquer de la politique européenne boutiquière et sans souffle du Président Chirac. Nous ne portons pas le même projet européen que la droite.

À travers sa campagne, le Parti Socialiste doit clairement dire quelle Europe il veut. L’importance du taux d’abstention aux différents scrutins européens traduit moins un désintérêt qu’une méfiance des peuples confrontés à trop de questions essentielles laissées sans réponse par des dirigeants qui négligent le débat européen. Quelles sont les frontières de l’Europe ? Existe-t-il une identité européenne et quels sont ses fondements ? Que ferons-nous avec les socialistes des autres pays, comme avec les forces sociales, pour que l’Europe n’ait pas pour vocation d’accompagner un grand marché libéral et d’harmoniser par le bas les services publics et les modèles sociaux ? Avec cette campagne, les socialistes doivent prendre position avec force.

Nous nous sommes déterminés démocratiquement. Être discipliné, ce n’est donc pas s’inféoder à un nouveau centralisme démocratique. J’en appelle à la responsabilité de mes amis. Souvenons-nous qu’il y aura un après-référendum que nous devons préparer sous le signe du rassemblement et non pas de " la gueule de bois ".

 

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