Il est crucial de voter OUI

par Lionel Jospin


Nous allons à 120 000 militants socialistes presque décider pour des dizaines de millions de français, voire pour des centaines de millions d’européens. Alors, soyons à l’écoute de ce que nous disent les électeurs socialistes et de ce que nous disent les européens, et notamment les socialistes européens. Ce que j’entends c’est une demande de “ oui ” et non pas une demande de “ non ”. Notre responsabilité est donc considérable.

J’ai déjà donné mes arguments :

* Le traité est un compromis acceptable qui ne comprend, aucune régression, au contraire il y a des avancées sérieuses. Je suis frappé de voir que les partisans du “ non ” sont souvent obligés, pour étayer leurs arguments, de déformer le traité, de lui faire dire ce qu’il ne dit pas, en particulier sur la laïcité.

* L’idée que l’on va sauver l’Europe par une crise est une idée fallacieuse ...J’ai entendu qu’on employait la théorie de l’électrochoc. Honnêtement, alors que l’électrochoc est abandonné en thérapie, je ne suggérerais pas de l’utiliser dans la vie démocratique pour s’adresser à des pays amis et des nations souveraines ... Nous n’imposerons jamais nos vues par ultimatum !

On a pas besoin de dire “ non ” à l’Europe pour s’opposer au pouvoir en France. Au contraire, si l’on fait de l’Europe le bouc émissaire de difficultés bien réelles auxquelles sont confrontés les français, on dédouane le pouvoir politique en France de sa responsabilité directe. Je ne vais pas reprendre ces arguments. Je préfère évoquer trois questions que je crois cruciales :

* L’Europe tient une place essentielle dans l’identité socialiste. J’avais écrit  : “ Si l’idée européenne ne résume pas le socialisme, elle est essentielle à son identité ”. On m’a répondu que je me trompais et que seule l’Europe sociale était constitutive de notre identité et que l’Europe libérale ne l’était pas. C’est un peu comme si on me disait que la liberté n’est pas au cœur de l’identité socialiste parce qu’il y a la liberté des capitaux...

D’ailleurs, l’Europe telle qu’elle est n’est pas une Europe libérale. A tel point que, malgré les évolutions politiques ou économiques récentes, qui ne nous conviennent pas, on distingue très bien le modèle européen du modèle américain.

Si l’Europe est constitutive de notre identité, c’est parce que fondamentalement elle est le refus des guerres qui ont ensanglanté et déchiré le continent. Elle est le rejet des nationalismes, des chauvinismes. Elle choisit comme méthode la démocratie le dialogue, la concorde, l’union entre des peuples libres. C’est ce chemin et ce projet historiques qui font que l’Europe est effectivement constitutive de notre identité de socialistes.

De même que nous ne renonçons pas à la France quand elle est gouvernée par des gouvernements conservateurs, (nous avons mené des politiques de gauche sous l’empire d’une constitution de droite). De même, ne disons pas “ non ” à l’Europe parce que le traité constitutionnel n’est pas exactement celui que nous aurions rédigé si nous avions été les seuls à le rédiger ... cela ne se passe pas comme cela en Europe !

Dans leur identité, comme dans leur stratégie politique, les socialistes doivent absolument éviter aujourd’hui une dérive souverainiste dont certains les menacent.

Cette Europe est tellement au cœur de notre identité que les partisans du non rappellent qu’ils sont européens - et font même parfois une sorte de surenchère européenne : ils veulent une assemblée constituante européenne, ils sont pour une Europe purement fédérale. Ils veulent plus de vote à la majorité, au risque d’ailleurs de nous voir imposer cette Europe libérale que, par ailleurs, ils prétendent craindre.

Alors pourquoi cette contradiction entre leur volonté de “ plus d’Europe ” et, finalement, par leur refus du traité, ce “ moins d’Europe ” ? c’est qu’on peut être ultraeuropéen quand il s’agit d’évoquer une Europe virtuelle et eurosceptique quand il s’agit de faire l’Europe réelle ! Ce que je pense c’est que nous devons être des européens convaincus, constants et réalistes.

* Qu’est-ce que l’esprit de l’Europe ? C’est un esprit démocratique et il convient de le respecter.

L’Union européenne est dans l’histoire quelque chose d’absolument original. Ce n’est pas un empire, imposé par la force. Ce n’est pas un super Etat-Nation. L’Union européenne, c’est la libre association d’Etats nation et de peuples. Son principe ne peut être que démocratique. On ne peut donc pas appliquer à cette Europe des schémas politiques traditionnels fondés sur l’esprit autoritaire ou sur l’intimidation.

La menace l’ultimatum, l’unilatéralisme - que par ailleurs on reproche à juste titre aux américains -, n’ont pas droit de cité, en Europe. En Europe on n’impose pas ses vues, on ne décide pas pour les autres de la place qu’ils occuperont  : les uns sont sur un premier cercle, au premier rang, les autres sur un deuxième cercle, au second rang. Ils sont égaux.

On ne fait pas marcher des Etats souverains à la baguette, il faut convaincre il faut entraîner en Europe, il faut être présent, il faut être avec nos amis socialistes pour pouvoir faire bouger les choses. Nous n’imposerons pas notre façon de voir par la crise. Nous bloquerons l’Europe et nous nous isolerons, et ne croyons pas que le couple franco-allemand représentera une solution miracle une fois la crise provoquée puisque les allemands approuvent le traité.

Je pense profondément que le “ oui ” est dynamique parce qu’il autorise des évolutions et prépare des nouveaux compromis. Je pense que le “ non ” est statique, qu’il risque d’éterniser la crise alors que l’Europe doit être libre d’elle-même face aux Etats unis, que le “ non ” nous isolerait et qu’au bout du compte, parce qu’on fera pas changer les choses en voulant les imposer seuls, l’issue ce sera la capitulation c’est à dire la renonciation aux idées qu’on aura prétendu défendre.

* Quelle est le choix qui donnera sa chance du PS ? Nous sommes à la veille d’un instant décisif. Le “ oui ” et le “ non ” entraîneront des choix différents. Il vaut mieux en prendre conscience avant le vote qu’après le vote. Le PS a subi une épreuve rude, il y a deux ans. Le PS a fait depuis beaucoup de chemin, il s’est restabilisé, il a remporté deux magnifiques victoires aux élections régionales puis aux élections européennes.

Si le “ oui ” l’emporte, le premier secrétaire voit son orientation sur une question fondamentale confirmée. Le parti garde sa stabilité, il reste dans la continuité de sa dynamique de victoire. Il poursuit dans la cohérence de son engagement historique sur l’Europe. Il concentre le feu de sa critique sur la droite et se remet sans trouble à l’élaboration de son projet.

Le non créerait inévitablement et rapidement une situation toute différente...

C’est pourquoi le 1er décembre au “ oui ” de la conviction doit s’ajouter le “ oui ” de la responsabilité

 

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