La Théorie de la tâche d'huile ou l'illusion de la cohérence.
La "Théorie de la tâche d'huile" est l'arme absolue des partisans d'un "Non européen", la clé de voûte de leur réflexion. Il s'agit de l'idée selon laquelle un Non français déteindrait sur les autres pays qui du coup voteraient Non parce que la France serait un exemple à leurs yeux, pensant que "ce qui est bon pour la France est bon pour l'Europe".
Tout d'abord, ce n'est pas du tout dans cette optique que se place nos voisins européens. La France est certes un pays fondateur, un grand pays en Europe, mais elle n'a pas la science infuse, elle n'est pas en mesure avec ses 10% de chômeurs de donner des leçons aux autres états européens. Qui plus est, ce principe de l'électrochoc est ridicule : l'assassinat d'une ministre suédoise il y a quelques temps n'a pas fait basculer pour autant la Suède dans la zone euro.
Ensuite, quels pays voteront après nous ? Les Pays-Bas le 1er juin, mais malheureusement, les seuls tenants du Non aux Pays-Bas sont les extrémistes et le Oui est suffisamment bien implanté pour que les principaux partis exécutent une volte-face immédiatement après le référendum français. L'Allemagne ? Malheureusement elle aura déjà voté, et certainement Oui. De même Chypre, Autriche, Espagne, Hongrie, Italie, Lettonie, Lituanie, Slovénie et Slovaquie auront ratifié ou ne devraient plus tarder à ratifier le TC. Qui restera-t-il pour être aspergé par la "tâche d'huile" ? Certes, il y aura la Belgique, la Finlande, l'Irlande, le Luxembourg ou le Portugal. Mais resterons également Malte, la Pologne, la République tchèque, la Suède, le Danemark, l'Estonie, la Grèce ou encore... l'Angleterre. Bref que des pays qui partagent notre vision de l'Europe n'est-ce pas ? Que des pays ayant une vision claire de l'Europe : Europe espace économique, pas d'Europe sociale, pas d'Europe puissance... Effectivement, on voit tout de suite que ces pays voteront pour les mêmes raisons que nous.
Ensuite, imaginons que le Non passe. C'est le choc pour les grands partis. Les tenants du "Non de gauche" (celui de droite, souverainiste sera ravi) doivent désormais réunir. Tout d'abord réunir les tenants du Non dans leur propre parti : rien qu'au PS entre Emmanuelli et Fabius, la vision n'est pas la même. Ensuite réunir le Parti en lui-même : les militants du PS et des Verts ont voté Oui, ils sont des partis vaincus avant tout. Ensuite, réunir la Gauche : entre Chevènement qui refuse l'Europe, Emmanuelli qui veut "l'Europe sociale maintenant", Buffet qui veut une hypothétique "Autre Europe" et l'extrême gauche qui comme toujours se complait dans le refus stérile de tout travail, la coalition de la gauche du Non paraît plutôt difficile. Ensuite il faut réunir les partis politiques : les grands partis, PS, UDF, UMP, Verts, ayant voté Oui, il est difficile d'emporter l'enthousiasme. Ensuite, il faut réunir les Français : seront-ils près à revoter "sur l'Europe" alors qu'ils auront juste dit Non et que les partisans du Non auront associé Europe et Bolkestein, Europe et libéralisme, Europe et Turquie... ? Pas si sûr. Ensuite, toujours plus ardu, réunir les européens ayant voter Non : conservateurs en Angleterre, Nationalistes en Pologne, Communistes français, extrême droite... Enfin, réunir les différents gouvernements européens : ceux qui auront largement voter Oui comme en Espagne ne seront pas spécialement ravis de négocier un nouveau traité alors qu'il n'auront même pas pu adopter le texte pour lequel ils auront voté. Et alors on pourra renégocier un nouveau traité. Ça fait beaucoup de conditions difficiles à remplir vous ne trouvez pas ?
En définitive, il semblerait bien que la tâche d'huile pro-européenne se révèle être une véritable tâche de mazout, engluant l'Europe et la France sans pour autant répandre notre vision de l'Europe. Je vous laisse deviner qui aura gagner : l'Europe-puissance ou l'Europe-espace ?